• Gérard Guerrier

Le Quai d'Orsay voit rouge !


La presse et les chroniqueurs télé sont unanimes à propos de la libération des otages du Bénin : « Cette opération est un succès. Nos militaires ont été héroïques. Honte aux deux touristes inconscients, qui n’ont pas respecté les consignes du Quai d’Orsay et sont responsables de la mort des deux jeunes officiers mariniers et de leur chauffeur. »


Quitte à troubler cette rare harmonie, j’aimerais faire quelques commentaires discordants.


- Si l’héroïsme des militaires doit évidemment être célébré, cette opération ne peut être considérée comme un succès car cela signifierait que la vie de ces deux officiers mariniers des forces spéciales vaut moins que celle des deux professeurs…


- L’état qui se montre exemplaire à cette occasion, ne l’a pas toujours été, notamment en demandant à ses amis du Moyen Orient (en échange de quels services ?) de payer rubis sur l’ongle des rançons faramineuses pour libérer ses otages, encourageant ainsi la chasse aux français dans le Sahel et au Moyen-Orient.


- Les « Conseils aux Voyageurs » du Quai d’Orsay s’ils contiennent, la plupart du temps, des informations et des avis pertinents et pleins de bon sens, ne doivent pas être considérées comme des paroles d’évangile… tout comme mes avis d'ailleurs !


Pendant des années, j’ai été le référent sécurité de l’association ATR (Agir pour un Tourisme Responsable) réunissant la plupart des agences de tourisme dit d’aventure. J’ai ainsi effectué plusieurs missions « sécurité » dans des régions considérées à risque, toutes alors classées en rouge et en orange par le ministère : Yémen, Colombie, Mauritanie, Ethiopie, Guatemala, etc. Chaque fois j’ai rendu compte et échangé avec les responsables du Centre de Crise du Quai d’Orsay, en charge de la rédaction de ces fameux avis. Je crois pouvoir ainsi témoigner tout autant de leur validité que de leurs limites.


- Il semble ainsi que la région du parc de la Pendjari où se trouvaient les « deux touristes inconscients » se trouvait en zone orange lorsqu’ils s’y sont rendus. Elle n’aurait été classée en rouge qu’à la suite de cet enlèvement. Ce point doit être vérifié. Les zones orange sont « déconseillées sauf raison impérative » (le tourisme n’en serait pas une). Il existe cependant de nombreuses zones classées « orange » où il est possible de voyager en relative sécurité, de manière responsable et informée, en prenant un certain nombre de précautions, comme le sud de la Cisjordanie où je me suis rendu voilà deux ans. Il est d’ailleurs intéressant de voir que le Quai a autorisé des « pastilles jaunes » sur Bethléem, Jéricho, etc. sans qu’il nous dise comment nous y rendre puisque le reste du territoire est « orange » et que les vols en hélicoptère sont interdits par Israël… Par téléportation comme l'ange Gabriel ou le Prophète ? Nos fonctionnaires seraient-ils jésuites mouvance kafkaïenne ?


- Un avis « favorable » du Quai d’Orsay, n’est en rien, une garantie de sécurité. Ainsi, en janvier 2011, deux jeunes français ont été enlevés au centre de Niamey (Niger), alors classée en « vert » … Ils seront tués lors d’une tentative malheureuse de sauvetage aéroporté. On peut aussi remarquer que les pays amis de la France, comme le Maroc (vert) ou la Tunisie (jaune) sont traités avec beaucoup plus de prévenance… que d’autres pays qui comptent moins sur l’échiquier diplomatique comme la Mauritanie.


Chinguetti, la septième ville sainte de l’Islam a été ainsi classée en zone rouge pendant près de dix ans, à la suite du meurtre de touristes français en décembre 2007, à Aleg situé 600 kilomètres plus au sud. Plusieurs fois, je me suis rendu sur place avec des collègues pour faire un état des lieux et rencontrer les différents ambassadeurs qui se succédaient. Chaque fois, j’ai constaté le renforcement des mesures de sécurité et l’absence de danger objectif. Résider à Chinguetti était ainsi, en toute impartialité, bien moins risqué que séjourner dans la capitale, pourtant mieux traitée par les avis du Quai… Chaque fois, les ambassadeurs nous ont assuré de leur sympathie… sans que Chinguetti ne sorte de la zone rouge (jusqu’à fin 2017 où finalement la carte a été modifiée). La petite politique du parapluie était la plus forte ! Un diplomate ne sera jamais promu en s’exposant à un risque même infime… alors qu’un seul incident, même très improbable, peut coûter une carrière.


Pendant ces années à m’intéresser à la sécurité géopolitique, j’ai remarqué avec dépit que les fonctionnaires bunkerisés dans leurs ambassades prenaient rarement la peine de se rendre sur place afin d’y effectuer des investigations poussées. Ainsi, lors de ma dernière mission à la frontière érythro-éthiopienne dans la région du Danakil, alors classée en zone rouge, j’ai pu constater qu’aucun membre de l’ambassade ne s’y était rendu depuis des années. Lorsque je leur ai demandé pourquoi la région était encore classée en rouge alors que les conditions de sécurité s’étaient manifestement améliorées, un diplomate m’a fait cette réponse stupéfiante : « nous ne voulons pas y encourager le tourisme, car si une personne âgée se casse une jambe, nous ne saurons pas comment l’évacuer… »


La période préfère ainsi les touristes-consommateurs se rendant en troupeau dans les hauts lieux du tourisme de masse : Venise, Djerba, Bali, Machu Picchu, etc. aux voyageurs responsables et informés et aux esprits forts. J’entends même certaines voix qui demandent, en cas de non respect des « conseils » (qui ne sont pas des consignes) du Quai, que ces derniers soient abandonnés à leur sort ou que l’on applique la loi Kouchner en leur faisant payer le coût des interventions (kérosène de Rafale compris ?).

Mais l’Etat, représentant l'ensemble de la communauté nationale, n’intervient-il pas gratuitement pour secourir un touriste, parti en montagne sans avoir pris la météo, ou pour venir en aide à un chauffard qui s’encastre dans un platane après avoir embouti un autre véhicule ?


En suivant cette même logique, les guides de haute montagne et les montagnards devront-ils un jour consulter le site de la préfecture de Haute Savoie pour savoir s’ils peuvent chausser leurs skis ou enfiler leur baudrier ?

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On dit que j'ai déjà vécu  plusieurs vies avec passion. Ingénieur-plongeur, dirigeant d’entreprise, accompagnateur en montagne, journaliste et écrivain… Depuis quelques années, je me  consacre principalement à l’écriture, aux voyages et à la montagne. 

J'ai  publié six livres dont le dernier :

Éloge de la Peur, à l'usage des Aventuriers et des Baroudeurs du Quotidien

(ed. Paulsen).

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