• Gérard Guerrier

Ce que nous dit Volodymyr Zelinsky sur le courage

En T-shirt kaki comme un simple bidasse, une figure a crevé nos écrans : Volodymyr Zelinksy, l’ancien comique qui jouait dans une série télévisée le rôle d’un professeur devenu, malgré lui, président de l’Ukraine. La fiction, devenue réalité, s’est transformée aujourd’hui en cauchemar. Les troupes russes tiennent Kiev en tenaille. Vladimir Poutine, après avoir traité Zelinsky de « néo-nazi » et de drogué, l’a désigné comme cible prioritaire à abattre. Aux Américains qui lui ont proposé de l’évacuer en lieu sûr, il a répondu crânement : « j’ai besoin de munitions, pas d’un taxi ! ». Il n’a de cesse depuis d’exhorter ses compatriotes à résister et les démocraties occidentales à sortir de leur apathie. Aussitôt, les Européens, un peu honteux de ne pouvoir intervenir militairement, pour cause de menace nucléaire, le sacrent « héros de la démocratie », ou a minima, « chef de guerre courageux ».


Pour avoir un peu étudié le courage[1], la matrice de toutes les vertus, j’ai appris que les brevets de courage et d’héroïsme, doivent être considérés avec circonspection tant ceux-ci peuvent être instrumentalisés. Essayons donc de passer au crible le « courage », voir même « l’héroïsme » du président ukrainien.


Est-il un homme courageux ?


On est évidemment tenté de répondre par l’affirmative, sans hésitation. Mais, la notion même « d’homme courageux » est douteuse. Après tout, seuls les actes sont courageux. Nul n’est assuré de se conduire courageusement en permanence. « On ne nait pas lâche ou héros, on se fait tel » nous dit très justement Jean-Paul Sartre. Parce que le courage est le produit des circonstances et du caractère, tous les véritables héros ont connu des moments de faiblesse. Dans un passé récent, l’acteur-président, russophone, a ainsi été accusé par les nationalistes ukrainiens d’être trop accommodant avec les Russes en retirant ses troupes de zones stratégiques. Moqué pour son inexpérience en matière d’économie ou de politique, on l’a aussi accusé de privilégier la communication et les réseaux sociaux à l’action de l’état…


S’il n’existe pas « d’homme courageux », agit-il néanmoins courageusement ?


Il faut d’abord s’entendre sur une définition du courage qui n’a pas cessé de varier au cours des siècles en fonction de nos valeurs. Après tout, quel est le point commun entre le courage viril et démonstratif des héros de Homère et celui, besogneux et persévérant, d’un abbé Pierre ? Le courage, après avoir beaucoup muté, repose aujourd’hui essentiellement sur quatre piliers : la lucidité, l’élan, la persévérance et, enfin, sa dimension morale : le noble objectif.


Commençons par « la lucidité » qui fait la différence entre la folie, la témérité et le courage. Plus d’une fois, ces dernières années, ce jeune président a fait preuve de lucidité, en dénonçant les manœuvres de Poutine et en alertant, en vain, les démocraties occidentales. Mais la lucidité porte son propre poison. Trop de lucidité mène à la paralysie. A trop considérer la complexité et les nuances des problèmes posés, les vieux sages sont rarement les plus courageux, hormis Socrate sans doute ! Il leur manque l’élan que Volodymir Zelensky possède en abondance. Cette « force » vantée par Saint Augustin qui selon lui était un don de Dieu, cette étincelle, ce «je ne sais quoi », célébré par Jankélévitch, qui ne se contente pas de la raison ou de l’inertie du mouvement et le fait basculer de l’intention à l’action. Plus précieux vivant que comme symbole, le président ukrainien, indubitablement persévérant, remplit aussi parfaitement la quatrième dimension du courage. Nul doute, en effet, qu’il poursuive un noble objectif, au risque de sa vie : la démocratie, la liberté et une certaine idée de l’humanité face à un dictateur qui a baissé le masque.


Quelles sont les sources du courage de Volodymyr Zelinsky ?


Je crois que le courage de Volodymyr Zelinsky tire son élan de plusieurs sources :


- Un caractère volontairement optimiste. Malgré une batterie de voyants au rouge, il ne se résigne pas. Il continue de croire, ou fait mine de croire, à une issue favorable, en demandant une adhésion à l’OTAN et à l’Europe et en faisant appel à la résistance de son peuple.


- Les circonstances. Elles sont exceptionnelles et transcendent certains caractères qui veulent se montrer à la hauteur des enjeux.


- « L’uniforme engage » ont justement l’habitude de dire les militaires. Volodymyr Zelinsky, dans ce cas, a pleinement endossé son costume de président : « j’ai peur pour ma famille, mais en tant que président, je ne peux avoir peur pour moi… » se confiait-il récemment.


Quel avenir pour Volodymyr Zelinsky ?


Impossible évidemment de prédire l’avenir tant les variables sont nombreuses et incertaines. Souhaitons que le président ukrainien continue à faire preuve de lucidité et ne cherche pas à mourir en martyr de la démocratie et de la cause ukrainienne. Cette guerre n’est qu’une péripétie de l’Histoire. Il y en aura encore bien d’autres qui auront besoin d’hommes et de femmes de sa trempe.


[1] Du Courage, éloge à l’usage des aventuriers et des héros du quotidien, ed. Paulsen, 2021

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