On dit que j'ai déjà vécu  plusieurs vies avec passion. Ingénieur-plongeur, dirigeant d’entreprise, accompagnateur en montagne, journaliste et écrivain… Depuis quelques années, je me  consacre principalement à l’écriture, aux voyages et à la montagne. 

J'ai  publié six livres dont le dernier :

Éloge de la Peur, à l'usage des Aventuriers et des Baroudeurs du Quotidien

(ed. Paulsen).

© 2019 Textes, Vidéos et Photos Gérard Guerrier (sauf indication contraire)

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Îles Eoliennes

Je n’y peux rien. Malgré ma sympathie pour ses habitants, malgré la proximité de l’Etna aux airs de Fuji-Yama, la cathédrale Sainte Agathe, le marché animé… Je n’ai jamais réussi à trouver du charme à Catane. Cette ville a sans doute trop souffert d’une histoire rythmée par les séismes, les éruptions catastrophiques, les bombardements et de l’impéritie de ses édiles. Mais, à quoi bon chipoter ? Nous ne faisons qu’y passer et notre hôtel niché dans une anse, où des kayakistes entament une partie endiablée de water-polo, a déjà des airs de vacances.

 

À vrai dire, il ne s’agit pas vraiment de vacances, puisque je suis là pour accompagner un groupe. D’ailleurs, pour m’en persuader, les ennuis commencent déjà avec l’annulation du vol Paris-Catane qui devait amener 5 de mes clients ! Malgré l’heure tardive, le téléphone est largement mis à profit pour organiser les « secours » pour nos naufragés aéroportuaires qui n’arriveront que le lendemain.

 

Lundi : Lipari-Vulcano

 

C’est donc avec une équipe réduite que nous prenons le chemin de Milazzo. Sur la route, malgré une brume tenace, nous entrevoyons le détroit de Messine. Souvenirs d’un temps, où émule de Cousteau, et jeune stagiaire ingénieur, je plongeais en sous-marin jusqu’au fond du détroit pour repérer le tracé de gazoducs… Bientôt nous embarquons à Milazzo pour nous rendre à Lipari, d’où nous rayonnerons sur les îles environnantes. Nous tombons immédiatement sous le charme de cette petite ville vivante aux « vicoli » et ruelles encombrées de jardinières, de linge à sécher… Eduardo le patron de l’hôtel nous accueille en grand style et nous fait visiter son hôtel-musée et son jardin. Après avoir déjeuné sur le port, un bateau privé nous emporte à Vulcano. Cette île a été dévastée en 1888 par une éruption explosive. D’après les vulcanologues, compte tenu de la viscosité du magma, elle reste à surveiller de près. Pas de surchauffe de l’immobilier à prévoir !

 

Le soir, après force conversations avec les transporteurs, nous retrouvons avec plaisir nos naufragés qui ont pris le dernier « aliscafo » pour Lipari. Ma tension baisse d’un cran et mon sourire se décrispe. Laissons nous maintenant porter par le rythme des Eoliennes…

 

Mardi : Lipari

 

Devant une affluence inattendue, le chauffeur de la ligne régulière change son bus pour un grand modèle. Malgré cette précaution, nous nous entassons pêle-mêle, qui dans la travée, qui sur les marches dans l’autocar surchargé qui nous emmène à Quattropani, au Nord de l’île. Nous quittons alors bien  vite les sentiers battus pour nous engager dans une belle descente sauvage vers la côte Ouest. La mer est triomphale  avec sa livrée bleu sombre et ses vagues qui partent à l’assaut des falaises de basalte. Le pique-nique à l’ombre d’une oliveraie avec vue imprenable sur la Mer Tyrrhénienne est suivi d’une sieste réparatrice. Réparatrice et nécessaire, car la journée est loin d’être finie. Nous quittons en effet la sécurité d’un chemin bien tracé pour emprunter, au plus près de la mer, une vague trace enfouie sous la végétation. Ce jeu de piste nous mène à la pointe Sud de l’île à un superbe belvédère sur les Faraglione et Vulcano. De là, après quelques hésitations,   nous dénichons un sentier,  taillé dans une gorge et connu des seuls îliens, qui nous redescend vers la capitale de l’île et son petit port.

 

Mercredi : Salina

 

Aujourd’hui Confuso nous mène avec son bateau à Salina. La mer est  formée et les quelques montagnards de mon groupe n’en mènent pas large. Après 50 minutes de traversée, nous arrivons à Santa Marina, au pied de la Fossa delli Felci, le point culminant de l’île, à plus de 900 mètres, premier objectif de la journée. Afin d’éviter le début du chemin situé dans une zone peu intéressante, j’emprunte, sur les  conseils d’un vieil homme, le sentier de l’ancien cimetière. La montée est raide et spectaculaire. Une glissade sur ce terrain peu commode se solderait par de douloureux souvenirs car la sente est bordée de cactus gigantesques. Nous arrivons bientôt sur le terre-plein de l’ancien cimetière où cistes et lentisques ont envahi tout l’espace. C’est donc sous un tunnel de végétation que nous rejoignons le sentier principal.

Alors que nous nous dirigeons vers une dépression, la végétation devient luxuriante avec des frênes, des fougères et des mousses. La montée reprend et le paysage devient typiquement « Estérellien » : bruyères arborescentes, cistes de Montpellier, à feuilles de sauges, arbousiers, lavandes Stoechas… Parfois, au hasard d’un virage, la vue se découvre et nous voyons au loin Panarea et le Stromboli coiffé de son panache de fumée. Hélas, lorsque nous arrivons au sommet, les nuages ont repris leurs droits nous contraignant à un pique-nique copieux mais frisquet. Peu après la vue se découvre et les appareils photos mitraillent Lipari et Vulcano.

 

Jeudi : Panarea, Stromboli

 

J’ai prévenu mes marcheurs : la journée sera longue et sportive, avec le tour de Panarea suivi de l’ascension du Stomboli. 1400 mètres de dénivelée quand même pour les volontaires. Les autres pourront faire une balade paresseuse sur la petite île de Panarea ou rejoindre le « belvédère - 400m » de Stromboli. Panarea nous ravit tous en ce début de saison. Refuge de riches italiens, l’île est entretenue avec soin tout en gardant un caractère sauvage. L’ascension, au bord de la falaise, de la Punta del Corvo est simplement magique. Au sommet nous rencontrons des ornithologues locaux qui attendent patiemment le passage des migrateurs. Des faucons Eléonore sont déjà arrivés en éclaireurs.

 

Après un granité aux citrons de l’île, nous reprenons l’Aliscafo pour Stromboli. Celui-ci est plein car nous sommes le 25 avril, jour férié en Italie en souvenir de la libération, voilà 63 ans. Le port est dominé par le volcan géant qui fume à notre arrivée. Celui-ci, malgré ses éruptions explosives  est considéré comme peu dangereux du fait de la prévisibilité des explosions et de ses cônes adventifs constamment actifs fonctionnant comme des soupapes de sécurité. A une exception, mes marcheurs ont choisi de faire l’ascension du Stromboli. Pour des raisons de sécurité et de règlement, nous sommes accompagnés par Antonio, guide vulcanologue. En quelques deux heures, il nous emmène d’un bon pas aux abris situés sous le sommet. Ceux-ci ont souffert de l’explosion paroxysmique de mars 2007, lorsque les cratères adventifs se sont abaissés de plus de cent mètres. Nous nous mettons donc à l’abri dans l’attente de la nuit. Le moral est chancelant car la couverture nuageuse recouvre le sommet. Je propose à Antonio et à mon groupe, d’attendre malgré le froid et le vent du Nord Ouest qui souffle sans discontinuer. Après une longue attente, nous partons vers le sommet, franchissant l’ultime dénivelée. Le vent continue à souffler avec force et nous sommes toujours dans le brouillard. « Porco Cane » ! Alors que nous prenons pied au sommet, une forte explosion fait parcourir un long frisson parmi le groupe. La tension est à son comble. De nouveau, je propose à Antonio d’attendre  encore un peu, car j’ai espoir que le voile de nuages se déchire. Nous prions Saint Agathe, la protectrice de Catane… Et Miracle, les premières étoiles apparaissent : Sirius, Orion… Peu après, en contrebas des halos oranges émergent des nuages : les cratères débordant de lave qui après quelques secondes sont de nouveau submergés par le brouillard. J’insiste : « Antonio, aspettiamo una vera esplosione, dai… ». L’attente se prolonge encore dans le froid et le vent. Alors qu’un bref instant, les nuages se déchirent de nouveau, une formidable explosion nous abasourdit, projetant vers les étoiles des bombes incandescentes et générant une fontaine de lave. Ce bouquet magnifique qui  ne dure que quelques secondes me laisse dans un état d’ivresse qui se prolonge avec la longue descente, à pas de géant, dans les sables noirs du volcan.

 

Vendredi : Vulcano, Sapienza

 

Réveil aux aurores, malgré un coucher tardif dû à notre escapade nocturne et aux prolongations arrosées de Malvoisie sous les citronniers du jardin de l’hôtel… Nous nous laissons bercer par le glissement des flotteurs de l’aliscafo jusqu’à Lipari où descendent flâner une partie de mon groupe. Pour moi, ce sera Vulcano, de nouveau, afin de faire découvrir cette île à nos « naufragés » de Roissy.  qui ont manqué la première journée. Ce sera donc un nouveau tour de cratère et pour Jean Michel un bain de boues sulfureuses au bord de la plage. La plage où, en cette journée de fête, se rassemblent les élégantes et les familles le temps d’un pique-nique. Bonne coordination : nous retrouvons dans l’ultime aliscafo qui rejoint Milazzo, le reste de notre groupe. De là, nos minibus nous emmènent, sans contretemps,  à Sapienza au pied de l’Etna, à plus de 2000 mètres d’altitude. Le contraste est sévère : après la plage, la douceur des îles, nous voilà projetés sur les flancs du plus grand et plus actif volcan d’Europe dans un décor surréaliste d’uns station de ski envahie par la lave noire, témoin des grandes éruptions de 2002 !

 

Ce soir, mon équipe me fait une surprise, pour mon anniversaire avec le champagne de Jean Michel, notre champenois, un gâteau dédicacé et une ronde en chanson autour de la table. Je suis touché et m’endors bientôt le sourire aux lèvres.

 

Samedi : Etna

 

La météo a prévu des orages… Aussi nous nous levons tôt pour embarquer dans la première benne qui nous monte à proximité du cratére Montagnola. De là, nous nous dirigeons, hors piste, vers la Torre del Filosofo (en mémoire du philosophe antique Empédocle, disparu sur les flancs de l’Etna) enfouie à 2950 mètres sous les lapili émis lors des éruptions de 2002. Ce lieu se trouve au pied du cratère Sud Est qui vient d’entrer en activité et dont nous entendons les sombres grondements. Alors que nous sommes à moins de cent mètres des ruines, un brouillard dense nous enveloppe rapidement, bientôt suivi de furieuses rafales de vent. Je consulte ma montre : il est onze heures… La tempête a pris de l’avance ! Il n’est plus question dans cette purée de pois, d’aller admirer l’activité du volcan, mais de rentrer en toute sécurité au bercail. Le grésil, puis les bourrasques de neige se mettent de la partie. La boussole et l’altimètre sont mis à profit pour nous ramener rapidement sur des traces connues. En chemin, nous récupérons 5 randonneurs italiens égarés, et un peu paniqués, trop contents de rencontrer « una guida francese ». Finalement, le jeu devient amusant et je propose à mes compagnons de rejoindre Sapienza sans l’assistance de la « Funevia ». Ceux-ci acceptent avec joie cet intermède et pendant cette longue descente nous faisons le plein d ‘émotions et d’images fortes où le blanc de la neige tranche avec les noires amphiboles des laves de l’Etna.