Tassili N'Ajjer

Soif de désert ?

 

Novembre, c’est le mois du gros coup de blues…  L’époque où mes amis  russes et finnois augmentent leurs  doses de vodka pour oublier l’obscurité qui fond sur l’horizon, le sol humide et froid que la neige n’a pas encore blanchi. Plutôt que de vodka, j’ai soif de désert et préfère agiter mes ailes pour partir « ailleurs », rythmer mes journées avec mes seuls pas…

 

Oui, une vraie soif de Déserts…. Mais, attention, pas un désert de publicitaire, illusion furtive d’infini et de pureté originelle. Non, un vrai désert où la vie, rare mais omniprésente, retrouve tout son sens. Un désert habité par les damans,   les gerboises, les tarentes et les fennecs… Mais surtout un désert habité par les Djenouns, ces esprits du bien, cachés dans les anfractuosités d’incroyables dédales, qui nous insufflent leur énergie.

 

Allez Zou ! Cap sur le Grand Sud et le plateau des Ajjer sur les traces de Henri le Bienheureux.

 

Henri Lhote

 

Henri le Bienheureux, explorateur pris de passion pour ce Sahara habité, a connu une vie « pleine ». Tour à tour, spécialiste des criquets et sauterelles, des serpents, ethnologue, archéologue, il s’attache progressivement au lointain passé du Sahara, alors que ce dernier était encore une vaste zone fertile où s’ébrouaient troupeaux de gazelles, girafes, rhinocéros et éléphants. Inspiré par les découvertes (1933) du lieutenant Brenans, officier méhariste basé au bordj de Djanet, il monte une mission de seize mois, de 1956 à 1957, sur le plateau. Il est aidé de Djébrine, un vieux Touareg qui passe pour le plus grand gaillard du tassili et d’une équipe d’artistes chargés de faire le relevé de milliers de peintures. Curieuse époque : alors que la bataille d’Alger fait rage, l’armée française détourne un Nord 2500 pour faire un largage de farine, de pâtes et de sucre… À la verticale de ces doux rêveurs. Homme de terrain, Henri Lhote tenta, avec les moyens de l’époque de trouver un lien chronologique entre les peintures du Sahara Central. Premier essai de classification qui reste aujourd’hui très largement confirmé…

 

 

Tafilalet

 

À peine sortis de l’avion, nous nous enfilons dans les gorges de Tafilalet (« dur à monter » en langue Touareg). Le socle granitique avec ses énormes boules d’arènes laisse bientôt place aux épaisses couches de  grès qui ont subi les assauts des glaciers, des torrents et rivières voilà quelques centaines de millions d’années. Nous montons à l’ombre après avoir dépassé la première plateforme où les tessons de poteries néolithiques jonchent le sol. Les parois s’élèvent et se rapprochent ne nous laissant pas d’autre choix que de mettre les mains. Mohamed, à l’ombre d’un laurier, nous demande alors de patienter pour s’assurer que nos ânes réussissent à passer. N’avons-nous pas vu, à l’entrée des gorges, un petit âne gris, aux membres desséchés et  raidis par la mort, posté comme le gardien d’un domaine magique, réservé aux seuls initiés. Penser que Lhote y faisait monter des chameaux ! Rien d’étonnant qu’il ait perdu huit bêtes au cours des multiples allers et retours et que les hommes durent bien souvent porter les charges eux-mêmes pour passer le dernier akba  (col)? Enfin, après quelque 700 mètres de dénivelée nous arrivons au plateau qui se présente à nous comme un immense reg, noirci par le soleil. Nous nous installons, les pieds dans le vide, le cœur léger pour dévorer notre pique-nique tout en observant le ballet incessant d’un gentil moula moula.

 

Tamrit

 

Le reg finalement n’est pas si difficile à franchir car nous voilà, en moins d’une heure aux portes de Tamrit alors que le plateau commence à se découper en d’innombrables châteaux et tours de grès. À l’époque de Lhote, les nomades, dont Djébrine, étaient encore présents, poussant leurs troupeaux de pâturages en gueltas. Aujourd’hui la sécheresse a gagné cette partie du Sahara et les nomades, basés à Djanet, sont devenus, âniers et guides pour les touristes. Le site de Tamrit s’annonce par un bosquet composé d’un palmier nain, de lauriers roses. Nous suivons un étroit canyon pour nous engager dans la vallée des cyprès. Ces arbres gigantesques     (« tarout » en tamashek) sont le témoin d’une époque ancienne où l’eau était encore abondante. Vieillards chenus, âgés de mille à deux mille ans, ils se contentent de tordre leurs branches vers le ciel pour survivre encore, incapables de se reproduire… La vallée nous mène au Grand Canyon, merveille de beauté brute, sauvage ! La nature s’est déchaînée pour nous offrir un tel spectacle que nous observons légèrement en retrait de la falaise qui plonge vers le vide. Bruno a raison : si ce site était aux USA, nous serions entourés de plateformes d’hélicoptères, de MacDos et de boutiques… Ici seul le silence entoure l’ombre du canyon. Le silence et nos premières peintures : les plus belles ? Deux femmes « initiées », ou officiants des cérémonies religieuses, s’avancent sur la paroi le visage rond couvert d’une coiffure aux tresses savantes, le corps scarifié et lèvent la main droite vers les cieux. Impressionnés, nous reprenons notre marche vers le campement du soir alors que le soleil décline rapidement.  Nous traversons alors de multiples traces qui montent vers la Libye. La trace de ces immigrés clandestins, maliens, camerounais, nigériens qui par centaines bravent les dangers du désert pour échapper à la misère  et retomber dans une autre misère. De multiples chaussures déchirées sont semées le long de la piste comme autant de témoins de cette « misère de  la misère ».

 

Titeras n’Elias, Tin Intinen et Tin Tazarift

 

Situés entre Tamrit et Sefar, ces lieux sont bien plus que des escales pour les navigateurs de désert que nous sommes devenus. Titeras n’Elias est une forêt de pierres enchantées où un sculpteur surréaliste a empilé des montres molles et percé des porches de cathédrales dans les roches lumineuses. Nous y faisons le plein d’images… Pour nous régaler bientôt des rives sauvages du petit erg de Tin Intinen. Un filet d’humidité et voilà que la végétation explose ! myrte, fenouils, lavandes nous régalent de senteurs. Mohamed y fait sa cueillette… Non loin de là, Tin Tazarift et ses avenues majestueuses recouvertes de sable. C’est là que les collaborateurs d’Henri Lhote jouèrent aux farceurs en dessinant une silhouette du « Grand Charles », façon bovidien proto-berbère ou bien des silhouettes de femmes aux têtes d’oiseau. Notre directeur du CNRS tomba droit dans ce dernier piège, pourtant rudimentaire, tant était grande la tentation d’établir un lien entre peuples néolithiques du Tassili et premières civilisations égyptiennes.

 

 

Séfar

 

On visite Séfar, comme on visite une grande ville, avec le plan de Lhote en poche. Prenez la Grande avenue, puis la deuxième route à droite, etc. Ces rues, taillées dans les falaises de grès, semblent tirées au cordeau… Et l’on se surprend à chercher un passage clouté, une mamma qui étend son linge à la fenêtre. Séfar est la ville des Grands Dieux. Il faut aller visiter, entre la rue Donald et la rue des mouflons, le Grand Dieu aux orantes, aux oreilles disproportionnées, véritable « abominable homme des sables »  qui lève ses mains comme pour imposer son pouvoir magique aux femmes et aux animaux qui l’entourent. Au Sud, s’élève le Séfar noir aux grès foncés, au  Nord le Séfar blanc envahi par le sable. Nous le dépassons pour arriver au bord d’un large oued qui s’enfuit vers les montagnes de la Libye, toutes proches.

 

Tissoire, Tin Kaounine

 

Nous quittons Sefar après déjeuner pour nous diriger vers le Sud. Plutôt que de suivre le lit malcommode d’un oued encombré de blocs écroulés, nous optons pour la route de l’Est en traversant un reg. A l’approche de Tin Kani, Gilles le géologue de la troupe, nous fait observer un phénomène de bioturbation. Le sol, ancien fond de marais est percé de multiples traces de vers fossiles… La fatigue se fait sentir pendant la traversée de l’oued Adji Djoua éclairé par le soleil couchant. Nous le traversons sans nous presser, en silence alors que se dressent devant nous une nouvelle muraille de grès qui nous barre l’horizon. Une faille nous permet de pénétrer dans ce nouveau domaine et après quelques minutes nous pénétrons dans le cirque de Tissoire. Le sentiment de plénitude est total…. Comme si nous avions toujours vécu là,  entourés de falaises baignées par le soleil. Le fond du cirque est occupé par une vaste esplanade de sable où nous installons, avec délice, notre camp.

Nous déménageons au petit matin et nous nous extrayons peu à peu de ce nouveau labyrinthe… La végétation est presque luxuriante au fond de ces gorges ombragées. Encore quelques pas et le sable reprend ses droits en partant à l’assaut des reliefs de plus en plus érodés. La navigation demande cependant un peu d’attention et nous devons nous arrêter à l’ombre des rochers pour rechercher pendant quelques minutes une amie trop absorbée par le paysage. Nous installons notre nouveau camp auprès d’une guelta et après une sieste réparatrice partons explorer les environs. Deux splendides Tarout semblent nous inviter à aller encore plus loin, vers l’Est et les sables infinis… Mais il faut rester raisonnable et nous rentrons bien avant la tombée de la nuit.

 

Jabbaren

 

Pour rejoindre Jabbaren, nous empruntons de nouveau un grand reg avec en point de mire un tarout… Nous continuons alors en suivant soigneusement la ligne de cairns. Le trafic d’après Mohamed est intense. On observe effectivement des traces de troupeaux de moutons appartenant à des nomades nigériens. Gilles a les yeux fixés sur le sol et nous montre avec délectation les « ripple marks », marques fossiles des vagues qui ont marqué les berges de ce lac. Nous traversons ensuite un important gisement de schistes ocres et roux qui ont servi aux peintres préhistoriques. Nous voilà bientôt à Jabbaren. Le site est magnifique, mais je reste déçu par les nombreux dépôts de déchets : boîtes de conserve, lingettes, etc. Comment ne pas s’insurger devant une telle imbécillité ? Il serait pourtant si simple de redescendre des déchets qui ont été montés. Naturellement, nous prenons garde à ne rien laisser derrière nous, à nettoyer notre lieu de bivouac, mais nous ne pouvons pas avec nos petits moyens nettoyer l’ensemble du site Jabbaren, soit plusieurs hectares ! Certes, le problème est complexe (responsabilisation de « toutes » les équipes, de « toutes » les agences, de « tous » les clients, etc.) mais baisser les bras, c’est à coup sûr condamner notre activité, car qui voudra encore aller dans les déserts, si ceux-ci se transforment en poubelle ? Avec Baba, notre partenaire local, nous monterons une n ième opération de nettoyage au printemps, en espérant que l’exemple servira. Si Séfar est un dédale magique recroquevillé au milieu du plateau, Jabbaren est un site ouvert sur l’immensité du désert qu’il domine au bord du plateau. Après avoir fait un tour des nombreuses peintures, nous nous installons au bord de la falaise, pour assister au coucher de soleil…

 

Nuits et bivouacs

 

Comment ne pas parler des nuits et des bivouacs lors d’une virée dans le désert ? Un peu d’organisation peut être utile. A peine arrivé, repérez votre coin de bivouac. A moins de vouloir se protéger d’un vent de sable (rare) ou de la pluie (encore plus rare) ne perdez pas votre temps à monter une tente, faites confiance à votre belle étoile ! On choisira son bivouac à l’abri du vent, quitte à monter un petit mur de pierres sèches ou à s’abriter derrière le sac, orienté vers le soleil du matin, le plus doux des réveils... Cette affaire réglée, mieux vaut ne plus tarder à faire sa toilette. A chacun sa technique ! Pour ma part, je m’installe contre une roche, face au soleil, pour profiter au mieux de la chaleur tombante. La nuit tombe vite en hiver et vers 18-19h00 Vénus commence à faire sa coquette. Après le dîner, nos amis touaregs sortent les jerrycans vides qu’ils utilisent comme des tambours. Le groupe scande : « Oyouné… Oyouné…. », « Salino… Salino… », « Ténéré… Ténéré… » alors que le soliste improvise de longues litanies ponctuées de cris de joies. L’échange est de rigueur et les trekkeurs doivent accéder aux demandes des touaregs. « Chante nous : Alouette » ou « Oula Oula »… ou « Elle descend de la montagne », etc. Ils ont leur hit parade et nous devons faire des efforts de mémoire pour ne pas les décevoir.

 

Orion est maintenant bien levée… Nous nous éloignons de la clarté du feu pour découvrir, le doigt tendu la voûte céleste : Sirius, Orion, Aldébaran, les Pléiades, Persée, le Triangle… L’exercice est infini et se poursuit enfoui dans le duvet, les yeux dans les étoiles qui tournent autour de nous….

On dit que j'ai déjà vécu  plusieurs vies avec passion. Ingénieur-plongeur, dirigeant d’entreprise, accompagnateur en montagne, journaliste et écrivain… Depuis quelques années, je me  consacre principalement à l’écriture, aux voyages et à la montagne. 

J'ai  publié six livres dont le dernier :

Éloge de la Peur, à l'usage des Aventuriers et des Baroudeurs du Quotidien

(ed. Paulsen).

© 2019 Textes, Vidéos et Photos Gérard Guerrier (sauf indication contraire)

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