On dit que j'ai déjà vécu  plusieurs vies avec passion. Ingénieur-plongeur, dirigeant d’entreprise, accompagnateur en montagne, journaliste et écrivain… Depuis quelques années, je me  consacre principalement à l’écriture, aux voyages et à la montagne. 

J'ai  publié six livres dont le dernier :

Éloge de la Peur, à l'usage des Aventuriers et des Baroudeurs du Quotidien

(ed. Paulsen).

© 2019 Textes, Vidéos et Photos Gérard Guerrier (sauf indication contraire)

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Traversée du Haut-Dolpo

Des souvenirs et des Regrets

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour aborder le Haut Dolpo la patience est donc de mise. Il faut en effet renouer avec un Temps qui n’est plus le notre ; un Temps qui ne compte que les jours et les saisons, un Temps rythmé par le va et vient des navettes que glissent inlassablement les femmes dans leurs métiers à tisser, un Temps ahanant sous la charge qui nous impose une indispensable humilité pour passer en toute sécurité des cols à 5500 mètres. Ces hautes terres, âpres et lointaines, ne sont pas des pistes de trail, de chronomètre mais des terres  de respiration, d’écoute et de regard. 

 

Quatre jours après notre atterrissage à Juphal, j’économise encore chaque pas pour m’acclimater en douceur. Les Kitchen Boys : Tamangs, Raïs, Sherpas me dépassent alors que nous nous élevons au dessus des dernières forêts de la vallée, d’un pas leste, le sourire au lèvres, leurs hottes de bambou, les « dokos », emplies à ras la gueule de casseroles, de couverts et de bidons. Ils ont pris soin de placer le bizuth de la bande, en dernière position. Tenzing, préposé aux réchauds porte en effet bravement sa charge et un jerrycan de kérosène suivi par de lourdes et écœurantes vapeurs d’essence. La  cohorte des porteurs suit peu après, le   pas lourd et assuré, le front ceint par le bandeau de charge, le « namlo » : des Tamangs, originaires de la région de Katmandou, qui ont délaissé leurs champs de riz et de céréales, avant les récoltes, pour améliorer l’ordinaire. J’accélère le pas et les précède pour filmer leur progression sur un sentier taillé dans la roche, rafistolé par endroit par une passerelle de troncs d’arbre lorsque la falaise se révèle trop raide ou trop indocile. Enfin arrive la cavalerie !... onze mulets, chargés aujourd’hui d’un seul côté, celui du vide, pour pouvoir passer sans accrocher la paroi sur cette vire étroite qui surplombe les eaux turquoises du lac Phoksundo : une épreuve d’initiation pour pénétrer dans ce Haut Dolpo. Soudain, un sabot dérape. Une mule, ornée de pompons, chargée de lourds bidons bleus dérape vers l’abîme. Le muletier, sans se soucier du danger, plonge dans le vide et rattrape, in extremis, une sangle de charge pour arrêter la chute. Retenue par ce seul lien, la bête pousse un hennissement de terreur, se débat, les pattes dans le vide. Bim le sherpa et l’autre muletier viennent au secours et bientôt hissent la bête en saisissant, tant bien que mal, les charges. Dans l’agitation, un bidon, rempli de Pastis, Whisky et de vin rouge tombe avec un grand Plouf dans les eaux profondes : irrécupérable ! Nous voilà en tous cas, « condamnés » au Tchang et à la Tongba, les bières artisanales Tibétaines. Un don aux esprits, un abandon, comme pour nous signifier qu’à partir d’ici, nous redevenons de simples êtres humains.

 

 

Hébertisme

 

Après maintenant huit jours de marche, après avoir gravi notre premier col au-dessus de 5000 mètres et visité les antiques monastères de Shey et de Sämling, nous dévalons, à une lancée de pierre de la frontière Chinoise vers Phijor, Bijor ou Bhijer suivant les cartographes ou les envies : 3900 mètres : une saignée émeraude dans les flancs d’une montagne qui préfère les ocres de la dolomite aux verts tendres des champs d’orge. L’école, patronnée par de riches associations occidentales, est composée de trois grands bâtiments sur une vaste plateforme, au centre du village, non loin d’un antique chorten Bön. Nous arrivons juste à temps pour assister au cérémonial de l’appel. 65, filles et garçons (surtout garçons) de 5 à 17 ans, vêtus de chubas (habits traditionnels tibétains aux larges manches) gris et pourpres, prennent leurs distances et s’alignent comme à la parade. Concentré, un minot d’une dizaine d’années équipé d’un long sifflet métallique cadence, sous le regard des maîtres immobiles, une séance de gymnastique très « hébertiste ».  Après les torsions, bras tendus, les sautillements, la petite troupe entame  l’appel en anglais. Chacun se compte, l’un après l’autre : « One , two, three »… Lorsque l’énumération atteint les petits, les « thirty two » et « thirty three » se muent en « Heuhihou » et « Heuhihi »… qui ne facilitent pas la tâche des suivants. Arrivent enfin les « sixty », les plus âgés, qui partiront prochainement pour Katmandou, pour revenir peut être un jour, instituteurs, infirmiers, médecins, dans leur vallée perdue. Tous reprennent ensuite en chœur une prière bouddhiste dédiée à Manjushri, le bodhisattva de la sagesse et du savoir, puis entonnent enfin l’hymne népalais, avant de rentrer, dans une chorégraphie impeccable, leurs classes.

 

 

Des Souvenirs et des Regrets…

 

Le Haut Dolpo en cette mi-août est un pays d’enfants, de femmes et de vieillards. Les hommes sont partis depuis deux semaines au Tibet avec leurs yaks, leurs dris et leurs chevaux échanger avec les Chinois leurs précieux champignon-chenille : le yarsagumba ou viagra de l’Himalaya,  pour des produits trop souvent de mauvaise qualité : beurre industriel, copies de doudounes North Face, savates vite éclatées, alcool frelaté… Voilà quatre cent ans, les colons européens faisaient de même avec les indiens américains. Que peuvent faire cinq mille Dolpo-pa  contre une dictature du prolétariat qui a muté en boulimie de consommation, contre cette mauvaise bise du Nord qui descend des passes Tibétaines ? A quoi bon traire, les doigts gelés les dris, alors que l’on peut acheter du beurre chinois même s’il est de troisième qualité ? A quoi bon tisser la laine de yak pour faire des chubas quand on peut acheter des imitations de doudounes North Face, même si les coutures lâchent après quelques jours d’utilisation ? A quoi bon encore sarcler, le dos courbé, les reins cassés, les champs d’orge ? La bise du Nord pénètre chaque foyer d’une société qui se fissure peu à peu. Avec cette bise s’impose insidieusement notre Temps, celui du chronomètre et de l’argent…  Combien de temps encore Youdon (Lumière de Turquoise) pétrira t’elle ses boulettes de tsampa au bord du torrent ?  Combien de temps encore, lama Choesang continuera t’il à psalmodier les chants sacrés, à entretenir le toit du gompa qui prend l’eau et se désagrège en petits tas de boue ?  Les remparts de la religion, des traditions sont bien chancelants ou poreux pour contrer ces vents mauvais qui tuent peu à peu en installant la dépendance. Seules l’éducation, la prise de conscience de la richesse des traditions peuvent encore sauver le mode de vie et la culture de cette enclave tibétaine. Mais la course est bien inégale et le vainqueur est déjà désigné. Commençons à ramasser nos souvenirs et nos regrets : « Oh, je voudrais tant tu te souviennes »...

 

Ces regrets ne seront pas ceux de Tinlay (Travail Bien Fait), le berger de Taro, à quatre heures de marche, à peine, de Phijor. Il me regarde tristement  lorsque je le prends en photo avec ses enfants, assis sur une pierre réchauffée par le soleil. Alors que je le remercie, il saisit deux longues perches de bois et se hisse péniblement sur ces béquilles improvisées pour me demander de l’ausculter ! Malgré mon brevet de secourisme et ma pratique de la bobologie, je n’en mène pas large : son genou tordu, démesurément enflé, est percé de deux vilains trous noirs ! Heureusement, Nicole, notre médecin de service est à portée de voix. Nous comprenons vite que cette déformation spectaculaire est la conséquence d’une hanche cassée qui a été mal soignée. Quant aux trous noirs, ils sont le résultat d’une séance de médecine traditionnelle. Le lama faisant office d’Amchi lui a enfoncé des fers rouges dans la cavité articulaire ! Nous ne pouvons que constater notre impuissance : Tinlay restera estropié. Comment lui en vouloir de ne pas envoyer ses enfants, à la peau patinée par la crasse, à l’école pourtant proche ? Qui gardera son troupeau de chèvres naines, ses quelques yaks et dris ? Qui ramassera les bouses de yak à la fin de l’été ? Qui ira chercher les yarsagumbas sur les pentes glacées des pâturages ? Tinlay nous sourit avec fatalisme…

 

Ces regrets ne seront pas ceux de Pema (Fleur du lotus). Nous la rencontrons après vint jours de marche,  à Chharka, village citadelle à la frontière du Mustang, protégée autant par les distances, des entrelacs de gorges vertigineuses de cols perchés à plus de 5500 mètres que par ses tours et ses donjons, ses murs d’enceinte qui protègent les champs d’orge et de sarrazin des chèvres qui doivent se contenter des racines de potentilles. Elle nous montre son enfant au ventre gonflé et dur, à la respiration courte, au pouls faible. Le diagnostic est cruel, impitoyable : péritonite et septicémie. Voilà quinze jours que l’enfant est malade. En l’absence de son père parti en Chine pour vendre ses foutus champignons, la mère l’a confié au lama… Il est maintenant bien tard et nos antibiotiques n’y peuvent plus rien. Il faudrait l’évacuer et l’opérer au plus vite. Chaque heure est une heure de trop. Sans nous concerter, nous prévoyons la somme nécessaire pour sa prise en charge à Jomosom ou Pokhara. Mais comment l’évacuer ? Alors que la nuit tombe et que nous réfléchissons aux différentes possibilités, Pema tire les volets de la masure pour éviter d’y faire entrer les mauvais esprits. Trop tard.  Le lendemain, alors que nous reprenons le sentier, le cœur et le pas lourd, deux silhouettes habillés de pourpre nous précèdent : le lama et son assistant qui grimpent dans la montagne entre les buissons de potentilles. Déjà, des silhouettes de vautours et de gypaètes  apparaissent, les oiseaux sacrés des funérailles  et du festin célestes !

 

 

Kiki Soso Largyalo

 

Journée commando pour rejoindre le col Jungben La séparant le Haut Dolpo du Mustang : une trentaine de kilomètres, trois traversées de rivières et plus de mille mètres de dénivelées que nous franchissons au pas de chasseur pour chasser notre mélancolie. Sur les hauteurs de Chharka, de grands troupeaux de yak s’enfuient à notre approche. Nous nous amusons  de la lutte entre trois mâles qui marquent leurs territoires. Enfin, les jambes dures, le souffle court, nous arrivons au campement que notre équipe de choc a déjà monté. Bim et Sham Sundar, en rigolant et en chantant, sont même en train de creuser à grands coups de piolet une fosse pour les feuillées avant de planter la tente toilette ! Nous sommes installée dans les alpages, un peu au-delà des 5000 mètres: 560 millibar : plus qu’une moitié d’oxygène. La nuit tombe vite. Gêné par un léger refroidissement et par les courbatures, je ne dors que par intermittence. Enfin, le sommeil m’emporte. Il était temps ! Je me réveille en sursaut, vers trois heures du matin, oppressé, mal à l’aise. Jusqu’ici, j’avais évité tous les symptômes du MAM (Mal Aigüe des Montagnes), mais là, je suis simplement à court d’oxygène ! Je respire profondément, mais rien n’y fait ! Je remonte précipitamment la glissière de la tente et sors nu comme un ver pour respirer au grand air. Rien n’y fait ! Pas de panique… Je me raisonne et progressivement reprends un rythme de respiration normal. Lentement, je retrouve mes repères et pour plus de tranquillité avale une moitié de  Diamox puis me rendors, confiant dans les vertus du médoc miracle !

 

Nous suivons une large draille, au sol compacté, qui serpente dans une longue pente de schiste grise, menant à ce dernier col perché à près de 5600 mètres. Des sifflements et un concert de clarines nous tirent de nos songeries matinales. Ils annoncent une caravane de yaks lourdement chargés que nous croisons bientôt, suivis de leurs gardiens. Prudents, nous nous écartons de ces bêtes massives mais peureuses, aux cornes acérées comme si elles avaient été appointées. Venant de Jomosom par Sangda, la caravane se dirige vers Shey pour vendre des vivres aux pèlerins du grand festival de la Montagne de Cristal.  Pas après pas, les derniers mètres s’effacent dans la boue noire puis la neige mouillée. Bientôt le col et ses drapeaux de prière enroulés autour de cairns. Les nuages se déchirent sur les à pics et laissent flotter des écharpes de soie qui semblent faire équipe avec les « chevaux du vent ». Déjà Sham Sundar et Bim me dépassent, suivis de quelques porteurs, qui contournent le tas de pierre en lançant un « Kiki Soso Largyalo », ou plus simplement « Sosososo » : « Les Dieux seront toujours vainqueurs !» Des Dieux qui ont semé dans la descente de subîmes pavots bleus, dont les pétales se confondent avec un ciel maintenant limpide et profond, dont les poils sont dressés autant  pour se protéger du froid, de la sécheresse que pour se protéger des cueillettes des Amchi. Birgit fait encore quelques pas et disparaît dans l’horizon, une succession de vagues et de crêtes couvertes d’écume floconneuse et de glaces, un infini de montagnes, une éternité…