On dit que j'ai déjà vécu  plusieurs vies avec passion. Ingénieur-plongeur, dirigeant d’entreprise, accompagnateur en montagne, journaliste et écrivain… Depuis quelques années, je me  consacre principalement à l’écriture, aux voyages et à la montagne. 

J'ai  publié six livres dont le dernier :

Éloge de la Peur, à l'usage des Aventuriers et des Baroudeurs du Quotidien

(ed. Paulsen).

© 2019 Textes, Vidéos et Photos Gérard Guerrier (sauf indication contraire)

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Gustave Moreau

 

            Profitant d’un moment de liberté, ce dimanche,  j’ai poussé mes pérégrinations parisiennes pour visiter à nouveau le Musée Gustave Moreau, 14 rue de la Rochefoucault. Chaque fois, depuis ma première visite voilà trente ans, la magie du voyage opère face au « Triomphe d’Alexandre le Grand ».

 

            En un éclair, je délaisse les rives de la Seine pour les sources de L’Indus. L’auguste macédonien installé sur un trône de bas-relief babylonien* domine un groupe d’éléphants richement décorés,  un peuple captif faisant allégeance à ses pieds, après sa victoire contre un roi  adorant une idole de marbre noir. Déjà je me perds dans cette toile où les hommes, les animaux se confondent par transparence aux plaines, aux montagnes s’élevant vers le ciel, aux bassins sacrés. Je revis les scènes du film « L’homme qui voulut être roi », de John Huston, tiré d’une nouvelle de Kipling :  l’histoire de deux officiers anglais partis à la découverte d’une région imaginaire, le Kafiristan, où une tribu célébre avec férocité le culte de Sikander (Alexandre).  Comme eux je me suis baigné dans le Sikanderkul,  au pied des neiges éternelles des Fannskys tadjiks, considéré comme le point le plus oriental de l’avancée du jeune empereur.

 

            L’Inde de Moreau a la moiteur d’Angkor Vat, la richesse des Mille et Une Nuits, la folie du Palais Idéal. Ses palais dessinés à l’encre de chine ou tracés à la pointe sèche sur un fond de peinture s’élèvent taillés dans la roche, assemblés de pierres fantastiques à la manière d’un facteur Cheval, d’un Gaudi  qui cent fois revenaient sur leurs ouvrages aux formes arrondies et organiques, comme si la pierre avait jamais donné la vie. Je pense aussi aux tableaux de guerre de Max Ernst, où les paysages, les arbres, les forêts adoptaient des formes tout à la fois étranges et précises, botaniques et technologiques. Je me surprends à penser que ces tableaux inachevés, aux femmes et aux animaux tatoués, aux colonnes croulant sous les feuilles d’acanthe,  sont bien plus puissants et profonds que les toiles abouties, comme si Moreau avait eu peur que la lumière et la couleur réveillent et effacent ces révélations.

 

            Je me rappelle alors les commentaires de Zola , amateur de Courbet et des premiers impressionnistes, qui s’il fut intrigué par la peinture de Moreau, la trouva trop éloignée de la réalité, puis la dénonça comme des illuminations, des rêves d’opium : « Simple réaction contre le monde moderne. Le danger qu’y court la science est mince. On hausse les épaules et on passe outre, voilà tout. ». C’est justement cet anti-modernisme, cette volonté de puiser dans les mythes des lignes conduisant au plus profond de nos rêves, cette poésie qui rend Gustave Moreau si précieux à mes yeux.