La Montagne et la peur

J’avais sept ans quand mes parents, débordés par leur travail, décidèrent de me confier aux bons soins des frères des écoles chrétiennes… Les « grands » du pensionnat ne tardèrent pas à s’intéresser à mon cas afin de vérifier, à coups de baffes et de petites tortures, que je méritais bien mon surnom : Guerrier Apache.  Comme les indiens des White Mountains, j’ai ainsi appris à ne jamais me plaindre et encore moins à pleurer. Alors avouer sa peur, pensez donc ! Comme tout mes camarades de neuvième, j’avais peur. Mais plutôt que de l’admettre, j’évacuais ces peurs ou les enfouissais au plus profond de moi-même. Plus tard, embarqué dans une quête frénétique de sensations fortes  et de découvertes, j’ai fait mienne l’évangile de saint Lionel Terray qui proclamait : « en montagne, il faut engager la viande ! ». Comme Patrick Edlinger, l’archange du Verdon, j’étais convaincu que la peur nous empêche de vivre pleinement et surtout librement. J’ai donc vécu intensément et plutôt dangereusement : plongée profonde, descente de torrents, vol bivouac en aile delta ou ski de pente raide, etc. On disait de moi que je n’avais pas froid aux yeux. J’en étais flatté. Rien ne pouvait dévier ma trajectoire, pas même, les accidents à répétition,  la liste croissante de mes amis disparus ou les prières de mon épouse : « Tu avais sept vies, il ne t’en reste plus qu’une ». Pas une seule fois, je ne me suis interrogé à propos de mes peurs.

 

Le 30 décembre 2015, Friedemann, notre fils ainé, a perdu le contrôle de son parapente, une voile performante et capricieuse. Il n’a pu la rouvrir avant l’impact sur la falaise de Saint Hilaire du Touvet où, trente trois ans plus tôt, j’avais fait mon premier grand vol ! Friedemann est décédé, un mois plus tard, sans jamais avoir repris conscience. Inconcevable, inacceptable ! Sonnés, hagards, il a bien fallu que nous continuions à vivre tout en donnant un sens à cette nouvelle vie. Je suis donc reparti en montagne, le plus souvent seul. Mais tout avait changé. La peur avait imprégné mon âme.

Quelques mois plus tard, mon ami Paulo Grobel, m’a proposé, pour me changer les idées,  de reprendre l’alpinisme soft  en gravissant le couloir du Coup de Sabre dans les Ecrins : une course facile, sans grand danger objectif. Mais voilà… pour cause de canicule, la neige n’avait pas durci ; la glace était bulleuse. Impossible de visser nos broches à glace. Nous devions nous contenter d’ancrages illusoires en plantant nos piolets jusqu’à la garde. La partie s’est corsée quand le couloir s’est rétréci alors que la pente s’accentuait encore. La neige sale en gros sel et la glace noire se mélangeaient à des blocs de rochers à peine enchâssés. Paulo est passé en tête. Impossible de le retenir en cas de chute ! De petites coulées de neige molle dégageaient sous ses pieds. J’essayais de me raisonner en me persuadant que j’avais choisi de venir ici, en tentant de sourire intérieurement… Enfin, la dernière longueur, je remontai vers la brèche qui plonge sur le Glacier Noir, 800 mètres plus bas. Le vide me saisit. Les digues qui retenaient à grand peine toutes les  larmes et les peurs accumulées, cédèrent soudain. Incapable de me tenir debout, je me suis effondré  et j’ai pleuré comme un gamin de sept ans…

             

De ce jour, j’ai décidé de mieux comprendre les mystères de la peur et de la prise de risque : la peur si utile à notre survie, doit-elle vraiment être méprisée et surmontée ? La prise de risque est-elle indispensable, ou peut-on se contenter d’accroitre notre zone de confort à tous petits pas, hors de tout danger ? Peut-on être libre sans peur ? Difficile de répondre à ces questions dans un siècle devenu un Janus à deux faces. D’un côté, il se prosterne devant la statue du nouveau surhomme nietzschéen, l’Aventurier sans peur, tel  Mike Horn, Ueli Steck ou Alex Honnold, vivant libre et sans attache, engagé sans cesse à la découverte de  nouvelles frontières. De son autre visage, il nous met en garde contre le moindre risque et installe le « principe de précaution » au centre de la Cité.  Entre les deux, la confusion règne. « L’aventurier » placardisé, qui plante son piolet sur des neiges vierges ou se lance des falaises comme un écureuil volant, est utilisé pour vendre de  l’alcool, des rasoirs jetables ou des 4x4. L’esprit d’aventure est vanté par des gugusses tatoués qui exhibent leurs biscotos et leur vacuité dans des émissions de télé-réalité grossièrement scénarisées. L’aventure existe-t-elle encore quand la peur est absente, quand on part avec un cadreur et un preneur de son, un GPS, un téléphone satellite, un tracker en s’étant assuré qu’une équipe de secouristes héliportée est en alerte ? Comment faire la différence entre ces aventures factices et l’aventure véritable ? Pour le philosophe Vladimir Jankélévitch, un sage, cette dernière, qu’elle soit amoureuse ou sportive, nécessite deux conditions essentielles : « le Jeu », c’est à dire l’inconnu, le hasard, la découverte, mais aussi « le Sérieux », c’est à dire le risque, voire même l’éventualité de la mort et donc la présence de la peur.

 

La montagne est ainsi  un réservoir quasi inépuisable d’aventures véritables ! L’inconnu, le hasard sont en effet omniprésents. La découverte est d’ailleurs souvent heureuse : un nouveau paysage lorsque l’on perce les nuages, passe un col ou rejoint un sommet ; un lagopède qui décolle sous nos pieds, un chamois qui dévale un pierrier sous nos yeux étonnés. Elle peut être plus chagrine quand un cumulus humilis se transforme en congestus puis en orage à la grêle cinglante et aux éclairs foudroyants, quand la couche de neige cache des pièges funestes. Le libériste, l’alpiniste ou même le randonneur ne doit jamais, en effet, oublier le « Sérieux » de la montagne : la verticalité bien sûr et le risque de chute, la neige et ses avalanches, les chutes de pierres, de séracs, les crevasses, l’altitude, les dégueulantes sous le vent des reliefs, le froid polaire et j’en oublie sans doute !  Il y a tant de façons de se faire peur en montagne et de mourir. Les statistiques sont d’ailleurs impitoyables : l’alpinisme est, à peu près,  vingt fois plus périlleux que la circulation automobile ; sur cinq aspirants guides de haute montagne, seuls quatre arriveront à l’âge de la retraite ; chaque printemps ou début d’été, de paisibles marcheurs perdent la vie en tentant de franchir un névé pentu faisant obstacle au sentier.

 

Si la peur est la sœur siamoise de l’aventure, la montagne est bien leur cousine ! Pourtant, trop longtemps, les montagnards ont nié leur peur. L’alpiniste en veste de drap de Bonneval ou en knicker et chemise à carreaux est avant tout héroïque ! La littérature alpine foisonne de récits où ces surhommes se plaisent à détailler les conditions extrêmes et les périls qu’ils ont dû surmonter, sans jamais parler de leur peur en dépit de l’évidente réalité. La peur ne peut contaminer que des êtres jugés inférieurs. Voici, ainsi comment Whymper décrit le père Taugwalder et son fils, le guide local et le porteur, après que ses camarades aient été précipités dans le vide lors de la première ascension du Cervin. « Pendant une demi-heure, nous demeurâmes sur place sans faire le moindre pas. Les deux hommes paralysés par la terreur, pleuraient comme des enfants, et tremblaient tant qu’ils menaçaient la sécurité des autres (…) La peur du père était naturelle — Il tremblait pour son fils ; celle du jeune n’était que couardise — Il ne pensait qu’à lui. » Whymper aurait sans doute adhéré au propos de Hans von Tschammer und Osten, le ministre des sports du Reich qui glorifiait l’alpinisme comme un sport de seigneurs, sans peur évidemment à défaut d’être sans reproches : « Pas besoin d’apprendre à l’alpiniste à combattre, car l’alpinisme, c’est le combat »

 

La peur, si essentielle soit-elle à notre survie, est, hélas, une alarme bien imparfaite qui génère d’innombrables fausses alertes et peut même se dérégler en stress et en angoisses durables sans réel fondement. Il existe même des dangers sans peur et des peurs sans danger ! La plupart des alpinistes ont peur de chuter, mais bien peu craignent le mal aigu des montagnes, pourtant bien plus meurtrier dans les Andes ou en Himalaya.  Si la peur brute, quasi-animale, face à un danger immédiat bien identifié : une chute de pierres, une prise qui lâche, la menace d’un berger anatolien, etc. nous permet de mobiliser notre attention et notre énergie pour fuir, combattre ou nous immobiliser, la peur, devenue anxiété face à un risque plus incertain, est souvent exagérée, voire inutile.  Ainsi, une course en montagne réalisée avec un ciel couvert, mais stable, paraît beaucoup plus menaçante que la même course par grand soleil alors que les dangers objectifs sont les mêmes. A la vue de la rimaye, l’alpiniste débutant imagine mille dangers : le pont de neige qui s’effondre, la glissade mortelle dans le gouffre glacé. Les tripes se tordent, le poil se redresse, le cœur s’accélère : les symptômes évidents  du « mal des rimayes ». Le même mal qui atteint les montagnards à la veille de se lancer dans une course réputée dangereuse, que ce soit la Verte, le Z de la Meije ou le cirque de la Solitude du GR20. En effet, l’homme, loin de se contenter de la peur brute, commune à tous les mammifères, se charge de l’enrichir avec tout un fatras de souvenirs, de fantasmes et mythes, mais aussi de projections dans le futur. Incapable de rester dans l’instant présent, « L’homme est un être des lointains » disait de lui Heidegger.

 

Ainsi, plutôt que de nier, évacuer ou surmonter ses peurs, le montagnard serait plus avisé de comprendre que celles-ci lui appartiennent. Tout comme la joie et la tristesse, elles n’ont rien de honteuses. Au contraire, il doit les écouter, les comprendre et autant que possible faire le tri entre le produit de son imagination, de ses fantasmes et mythes et les signaux souvent faibles, révélateurs d’un authentique danger. Cette peur, devenue « consciente », deviendra la meilleure des conseillères du montagnard. Il sera alors temps de savoir si ses motivations sont encore assez fortes pour s’engager dans la paroi, ou sinon… renoncer et rejoindre ses amis dans la vallée pour une partie de pétanque. Attention cependant aux boules volantes !

 

NDLR : Gérard Guerrier explore ces questions et bien d’autres  dans son « Eloge de la Peur » (ed. Paulsen, 2019)